Les 30 ans du Centre Erasme : concert de Luc Héry et Franz Michel

16 décembre 2013

2013 fut pour le Centre Erasme, établissement public de santé mentale, une année de célébration. Pour clôturer brillamment le 30e anniversaire de ce partenaire de longue date, Tournesol, Artistes à l’Hôpital a proposé aux patients et personnels de l’hôpital un concert avec Luc Héry et Franz Michel, respectivement premier violon supersoliste et piano supersoliste de l’ONF. L’occasion de revenir sur cette collaboration féconde, et de laisser la parole à deux artistes d’exception.

Le Centre Erasme et Tournesol, Artistes à l’Hôpital : 13 ans de collaboration féconde

C’est en 2000 que le Centre Erasme et l’association Tournesol, Artiste à l’Hôpital, édifient les fondements de leur histoire commune. Cette union s’inspire de la toute jeune convention interministérielle culture/santé, signée le 4 mai 1999, qui encourage la rencontre entre artistes et personnes hospitalisées et en définit le cadre réglementaire. Prenant appui sur cette dynamique nouvelle, le Centre Erasme fait appel à Tournesol, Artistes à l’Hôpital pour organiser des concerts accessibles à tous les secteurs de l’établissement. Depuis, sont programmés quatre grands concerts par an, chacun réunissant près d’une centaine de personnes, ainsi que d’autres événements : résidences artistiques, ateliers de chansons, concerts dans les unités et les CATTP.

Ce partenariat prospère bénéficie des excellentes relations entre l’association et la musicothérapeute du Centre Erasme : Maria Sikström. Défendant avec ferveur l’inclusion d’un pôle culturel au sein du milieu hospitalier, elle a trouvé en l’équipe de Tournesol, Artistes à l’Hôpital, des interlocuteurs à la hauteur de ses idéaux.

« On a besoin de gens comme Elisabeth (de la Genardière) pour provoquer la rencontre entre l’hôpital et les artistes. Ce sont deux mondes très fermés, d’où la nécessité d’avoir des gens qui appartiennent aux deux milieux et qui peuvent faire le lien »

explique-t-elle. Car, en tant que musicothérapeute, Maria Sikström éprouve les difficultés inhérentes à ce genre d’approche insuffisamment reconnue, autant qu’elle en constate quotidiennement les bienfaits :

« Les patients de psychiatrie sont très sensibles à l’art et notamment à la musique. Ils ont une porte ouverte, ils trient moins leurs émotions que nous. La musique peut donc leur apporter beaucoup de bien-être, mais elle peut aussi être vécue comme une intrusion. Il faut les préparer à ce moment »

De là ce nécessaire travail de médiation, sans cesse valorisé par Tournesol, Artistes à l’Hôpital, entre les patients et les artistes, chacun ayant besoin d’une préparation adéquate leur permettant de mieux vivre le moment artistique proposé.

C’est donc à la fois cette belle entente et l’anniversaire de son partenaire que souhaite célébrer Tournesol, Artistes à l’Hôpital, en invitant deux artistes virtuoses à se produire au Centre Erasme. Franz Michel est diplômé du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, où il obtient le 1er Prix de Piano à l’unanimité. Il étudie également l’écriture, le clavecin, la direction d’orchestre et la composition de musique de film. Il est aujourd’hui supersoliste à l’Orchestre National de France. De son côté, Luc Héry intègre pendant deux ans à l’Orchestre de l’Opéra de Paris après avoir obtenu un 1er prix en violon et en musique de chambre au CNSMDP. Il rejoint ensuite l’Orchestre National de France, comme chef d’attaque des seconds violons puis comme 1er violon supersoliste.

A l’occasion de ce concert Tournesol, ce violoniste aussi humble que prestigieux a accepté de témoigner sur son engagement au sein de l’association…

Luc Héry: retour sur l’engagement d’un artiste hors-pair

L’intérêt porté par Luc Héry à l’association Tournesol, Artistes à l’Hôpital est né au cours de l’année 2010. Invité par Julie Marchetti, à l’époque programmatrice de Tournesol, Luc, porté par un élan de curiosité, voit son intérêt grandir au contact de l’équipe :

« Je voulais voir ce que ça donnait (…) je m’y suis vite senti bien, alors j’ai décidé de continuer »

Cette curiosité, loin d’être soudaine, répondait à une réflexion que le musicien nourrissait de longue date :

« C’était l’opportunité de m’investir dans quelque chose à laquelle j’avais songé depuis assez longtemps sans vraiment l’avouer »

Car, Luc Héry le reconnait bien volontiers, le métier de musicien classique est très « privilégié », au sens où il est protégé par un élitisme culturel et social qui tend à éloigner l’artiste d’un certain nombre de préoccupations communes.

« Nous sommes dans notre bulle »

avoue-t-il. Aussi, s’engager en faveur de Tournesol, Artistes à l’Hôpital représente pour lui une façon de « garder les pieds sur terre » :

« cette activité avec Tournesol fait du bien. Elle me permet de garder contact avec la réalité, la souffrance, la précarité… »

Malgré tout, cette confrontation avec cette « réalité » de vie qu’est le milieu du soin ne s’est pas faite sans un temps d’adaptation et de remise en question :

« C’était une grande interrogation pour moi : “comment faire apprécier la musique aux patients, comment les toucher, sans interférer dans les soins ?”, “comment être accessible sans renoncer à une certaine exigence ?”. J’avais tout à apprendre. Il fallait descendre de la tour d’ivoire ! J’ai suivi une formation avec Tournesol pour me préparer »

Car, Luc Héry l’a très vite compris, intervenir à l’hôpital requiert une posture particulière à l’égard du public : l’artiste doit savoir s’ouvrir à la possibilité d’une rencontre privilégiée, tout en se préservant face à la charge émotionnelle intense de ces moments.

« Il n’est pas question pour les artistes de porter un fardeau. Le but est d’apporter de la joie à des personnes qui sont dans la souffrance. Alors je viens comme je suis. (…) En fait, je crois que j’avais surtout peur de ma propre réaction »

Avec une sincérité et un naturel exemplaires, Luc Héry nous confie avoir été très marqué par certains moments passés dans les chambres :

« Je me souviens d’un jeune garçon qui s’est mis à pleurer à peine 30 secondes après le début du morceau, tellement il était ému ; je sais que ce garçon ne s’en est pas sorti… J’en parle encore avec beaucoup d’émotion »

Finalement, ces actions à l’hôpital permettent à Luc Héry d’enrichir sa pratique musicale, d’un point de vue technique et humain :

« Ces actions sont l’opportunité pour moi de monter des œuvres nouvelles – c’est d’ailleurs le cas aujourd’hui –. (…) Elles me permettent également de toucher des gens, avec ce que je sais faire. J’espère leur apporter un peu de lumière. (…) Je crois beaucoup au pouvoir de la musique, un pouvoir non de guérison mais d’apaisement »

Un engagement artistique complet dont témoigne ce concert au Centre Erasme, avec le pianiste Franz Michel…

Un concert « au sommet » pour les patients de psychiatrie

Une centaine de personnes se sont réunies dans la salle polyvalente du Centre Erasme afin d’assister au concert de Luc Héry et Franz Michel. En guise d’introduction, le violoniste présente en quelques mots les deux morceaux programmés, joignant ainsi au plaisir sensoriel de la musique le plaisir intellectuel de la découverte. La sonate n°3 pour violon et piano en Mi b Majeur de Beethoven, composée entre 1797 et 1798, fait partie d’un cycle de 10 sonates pour violon et piano; elle est dédiée à Salieri, le compositeur rival de Mozart, et se compose de 4 mouvements; c’est une oeuvre de jeunesse lumineuse et pleine d’humour, assez éloignée des oeuvres dramatiques de la maturité du compositeur. La sonate n°2 pour violon et piano en Ré Majeur de Prokofiev fut initialement composée pour flute en 1943; c’est le grand violoniste David Oistrak, ami personnel du compositeur et dédicataire de ses oeuvres, qui lui conseilla de retravailler sa partition et d’en faire une version pour violon; cette version s’est imposée depuis. Ces morceaux ont été ajoutés au répertoire des deux musiciens spécialement pour l’occasion. Si certains spectateurs sont contraints au départ pour cause de rendez-vous médicaux, la grande majorité reste jusqu’à la fin de la prestation, et fait preuve d’une attention remarquable. Cette qualité d’écoute est d’ailleurs clairement perçue par les musiciens, qui apprécient autant que les patients ce moment privilégié. A l’issue du concert, les patients sont visiblement ravis, et plusieurs viennent formuler quelques mots de remerciements directement aux artistes :

« Ça m’a beaucoup touchée. Votre musique, c’est une parenthèse qui nous permet de ne pas penser à l’hôpital » ; « C’était magnifique. C’était un vrai moment de paix. Ça m’a touché le cœur » ; « C’était phénoménal. Vous étiez au sommet »

Une autre patiente transmet ses impressions le lendemain du concert à la musicothérapeute du centre, Maria Sikström :

« J’étais impressionnée par la dimension technique, la dextérité des musiciens. La sonate de Beethoven était très belle, mais la sonate de Prokofiev était fantastique. Il y avait des passages de la mélodie avec lesquels je me suis sentie complètement en résonnance »

Il n’y a pas de doute : loin des salles prestigieuses du Théâtre du Châtelet et du Théâtre des Champs-Elysées, Luc Héry et Franz Michel ont su toucher les cœurs.

Delphine Maugars

Article Précédent

Article Suivant