Entretien avec Thomas Cousseau, comédien et artiste à l’hôpital

6 décembre 2013

15 ans maintenant que Thomas Cousseau est engagé auprès de Tournesol, Artistes à l’hôpital et qu’il parcourt avec nous les services pour lire des contes aux patients. Car cet ancien élève du Cours Florent et du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, rendu célèbre pour son interprétation de Lancelot dans la série Kaamelott, s’épanouit avant tout dans la relation qu’il crée avec son public. Comédien discret, il témoigne aujourd’hui sur son parcours à Tournesol, Artistes à l’hôpital.

Comment avez-vous commencé à travailler avec Tournesol, Artistes à l’hôpital ?

Thomas Cousseau: Tout a commencé en 1994. J’étais alors en résidence à Belfort avec deux autres comédiens. Nous avons monté un spectacle, que nous avons joué dans un service de gériatrie. J’étais terrorisé, pétrifié ; c’était très impressionnant. A la fin du spectacle, j’avais deux possibilités : soit je me réfugiais avec mes camarades, soit je m’exposais un peu plus et j’allais voir les gens. C’est ce que j’ai fait : j’ai vu des gens très âgés, certains qui n’avaient pas envie de parler et d’autres qui m’ont fait beaucoup de retours sur le spectacle. Quand je suis sorti de là, j’ai senti qu’il s’était passé un truc. En rentrant à Paris j’ai démarché beaucoup d’hôpitaux parisiens, mais partout on m’a jeté. J’étais très vexé ! (rires) Quelques temps après, en 1997, j’ai rencontré Jean-Marc Zvellenreuther [guitariste, partenaire de Tournesol, Artistes à l’hôpital]. Je lui ai parlé de mes recherches et il m’a dit « tu sais je travaille avec une association, Tournesol ; appelles-les de ma part ». Mon projet initial était d’aller à la rencontre des patients qui ne pouvaient pas sortir de leur chambre. J’en ai parlé à Elisabeth [de la Genardière, directrice de Tournesol, Artistes à l’hôpital], et elle m’a encouragé à monter quelque chose avec Jean-Marc [Zvellenreuther]. Je lui ai proposé une histoire tirée des Mille et une nuits, et on l’a travaillée ensemble (voir photo). Une fois qu’Elisabeth a vu que je m’en sortais bien, j’ai commencé à intervenir seul.

Pourquoi les contes plutôt que le théâtre, puisque votre première action à l’hôpital était une pièce ?

TC: Je trouvais qu’une pièce de théâtre se prêtait mal au contexte. C’est plus long, et tous les comédiens sont dépendants les uns des autres… Quand on vient avec Jean-Marc [Zvellenreuther], on est tous les deux suffisamment indépendants pour pouvoir travailler chacun de notre côté. Mais quand on arrive avec une pièce de théâtre, on ne peut proposer que ça. S’il y a un problème, quel qu’il soit, on est coincé. L’hôpital est un lieu où il faut savoir s’adapter très vite. Une pièce de théâtre est un cadre trop lourd. Dans ma pratique je dois être très souple. J’ai aussi choisi cet exercice car je m’y jugeais mauvais, et je suis très admiratif des conteurs de profession. C’était donc une forme de défi pour moi. C’est peut-être un peu égoïste ! Je trouvais ça important de savoir lire les histoires. Ça parle aux gens. Moi-même ça me rappelait des choses de l’enfance.

Comment choisissez-vous les contes que vous lisez ?

TC: La principale contrainte est celle du temps : il faut des textes qui peuvent être lus en 10-15 minutes. Ensuite je cherche des histoires accessibles à tous. L’idée n’est pas que ce moment soit un effort pour les patients. Les nouvelles de Maupassant par exemple, qui sont des petits romans condensés, s’y prêtent bien: elles sont faciles à suivre, et on connait tous plus ou moins cet univers. Après il m’est arrivé de lire des choses dans un style moins classique, comme le début de Bouvard et Pécuchet de Flaubert ou des extraits de L’Énéide. Je teste. Mais la longueur et l’accessibilité restent les deux critères principaux.

Vous disiez que votre première expérience vous avait “terrorisé”. Comment avez-vous appréhendé ce genre de public ?

TC: Petit à petit tu commences à te détendre. Ça fait énormément de bien à l’égo, énormément ! Ca débarrasse de tout un tas de préoccupations : « est-ce que je suis bien ? », « est-ce que ce passage était bien ? », etc. Il faut accepter que sa présence soit secondaire. Il peut se passer quelque chose de formidable, mais parfois ce n’est pas le cas. Ça peut être de ta faute – il y a des fois où je suis mauvais, où je me trompe, où je choisis une histoire qui ne plaît pas…–, mais pas forcément. La personne n’est pas là pour ça, elle est d’abord là pour se soigner. J’ai vu différents types de publics jusqu’ici. En ce moment je vois plutôt des personnes âgées, et avant j’étais à Nanterre auprès de personnes socialement défavorisées, parfois proches de l’illettrisme. C’était donc un enjeu pour d’autres raisons. Elisabeth [de la Genardière] m’a plusieurs fois proposé d’intervenir auprès de publics d’enfants, mais d’une part mon répertoire n’est pas adapté, d’autre part je pense que ce serait trop dur pour moi émotionnellement.

Aujourd’hui quelle place occupe votre engagement à Tournesol, Artistes à l’hôpital au sein de votre vie professionnelle et personnelle ?

TC: La place la plus passionnante. J’y retrouve ce pour quoi j’ai voulu devenir comédien. Si je n’avais pas de contraintes économiques qui me font accepter des choses uniquement pour la rémunération, j’accorderais beaucoup plus de temps aux actions à l’hôpital. J’observe aujourd’hui avec étonnement que ce type d’interventions est vu soit comme une « bonne action », soit comme un nouveau marché pour les comédiens. Ces deux visions me sont complètement étrangères. Ce n’est pas cette partie de mon travail qui me permet de manger, et je n’ai jamais eu l’impression de « faire une bonne action ». Ce qui se passe à l’hôpital, c’est un échange. J’arrive avec ma conviction qu’il faut garder l’esprit actif dans un contexte de soin, mais ce que me donnent les patients en retour, c’est incroyable. Je pense vraiment qu’ils m’ont bien plus donné que je ne leur ai donné. Je me souviens à l’époque où j’allais à Nanterre, je faisais un trajet long et pénible, et en arrivant j’avais le sentiment de me retrouver face à des personnes d’une grande misère. Mais dès que je commençais à lire, il se passait vraiment un truc. Ca avait quelque chose de magique.

Qu’ont apporté à votre métier de comédien ces actions à l’hôpital ?

TC: Je ne sais pas si ça a amélioré mon jeu, mais en tout cas ça a changé ma relation au métier. Avant j’étais obsédé par l’opinion des spectateurs. A la fin des représentations, je me glissais par la sortie de secours tellement j’étais persuadé d’avoir été mauvais. Aujourd’hui j’y accorde moins d’importance. Ma relation au métier est plus saine, plus simple. Ce que j’aime également dans ces actions à l’hôpital, c’est le lien noué avec le public. Quand on joue sur scène on est très peu en contact avec le public. Alors qu’à l’hôpital, on s’expose beaucoup plus, on est face aux gens, on entre dans leur vie et on voit en direct leurs réactions. C’est une vraie rencontre.

Propos recueillis par Delphine Maugars

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