Entretien avec Jeanne Morodj, une artiste accomplie

28 février 2014

Acrobatie, contorsion, jonglage, des compagnies aux soli, à l’abri des chapiteaux, dans l’espace de la rue, sur la scène d’un théâtre, interpréter, improviser… et, après tout, créer, l’itinéraire de Jeanne Mordoj n’en finit plus de surprendre et de réinventer l’art de libérer le corps. A 43 ans, cette artiste accomplie questionne sa capacité à stimuler la créativité de l’autre. Une recherche qui s’ouvre aujourd’hui aux publics hospitaliers, grâce à l’équipe de Tournesol, Artistes à l’Hôpital.

 

Guillemets

Le plus important pour moi, pour la transmission, c’est d’ouvrir un endroit de vivant et de créativité
– Jeanne Mordoj

 

La rencontre entre Jeanne Mordoj et l’équipe de Tournesol, Artistes à l’Hôpital, s’est faite par l’intermédiaire de Charles Vairet, dans le cadre du projet « Temps Fort : Jonglage et théâtre d’objets à l’hôpital ». Se consacrant aujourd’hui un travail de recherche sur « la transmission » (Jeanne Mordoj a suivi la formation « Transmettre » de Bénédicte Pavelak), et en quête perpétuelle de nouveaux horizons, l’artiste saisit avec enthousiasme et curiosité notre proposition de résidence :

« Ca m’intéressait d’être là dans la mesure où j’ai du temps pour être avec les patients. Ça n’était pas juste avoir une salle dans un hôpital. Pour moi c’était vraiment important d’être en lien et pas uniquement en représentation »

Un « lien » à inventer et à construire, que l’artiste a appréhendé avec le recul et la réflexion que lui inspirent sa longue carrière et ses différentes formations :

« Je trouvais que c’était bien que ça parte de mes matières, que je leur donne un bout de moi pour que les gens se sentent en confiance (…). Il faut créer un contexte dans lequel ils se sentent en confiance. Une fois que ce contexte est posé, ils peuvent s’ouvrir (…) ils livrent quelque chose d’eux, ils racontent une histoire… Les œufs c’était super pour ça. Le plus important pour moi, pour la transmission, c’est d’ouvrir un endroit de vivant et de créativité »

 

Cette démarche comportait pourtant une somme de risques pour l’artiste : les potentiels refus ou réticences des patients, les contraintes techniques de l’environnement hospitalier, les changements organisationnels de dernière minute, etc. Une instabilité et des paris que Jeanne Mordoj a transformés en défis et en leviers de création.

« C’est important d’être toujours ramené à l’essentiel. Dans ce genre de métiers souvent on part, on est sur des plateaux, on a un public qui nous regarde, c’est plus ou moins réussi, les gens ont plus ou moins aimé… On est dans des habitudes. (…) Ça demande de l’adaptation et ça donne aussi une bonne leçon d’humilité (…) Il faut se demander : qu’est-ce qui est possible de faire là ? Au départ je pouvais avoir l’idée de refaire vraiment une boîte noire avec des rideaux, et puis quand je suis arrivée j’ai compris que ce n’était pas possible (…) J’ai donc décidé d’axer mon travail personnel sur le dessin et sur le chant »

L’équipe de Tournesol, Artistes à l’Hôpital, a accompagné ce cheminement, en particulier dans les moments de rencontre avec les patients :

« Je n’étais pas toute seule, Anne-Laure [Yaguiyan, chargée de programmation] était tout le temps avec moi. C’était très bien, j’étais fort soutenue et accompagnée »

 

A l’issue de cette semaine de résidence, l’artiste se dit « agréablement surprise par ce qui s’est produit ». Les patients rencontrés sont entrés dans son univers et l’ont enrichi, par leurs discours mais aussi par leurs réactions physiques… Un rapport au corps qui interroge et inspire Jeanne Mordoj :

« On peut avoir peur que [les performances corporelles] les ramènent à leur condition, mais en fait je pense que ça leur fait un bien fou. Ca résonne aussi dans leur corps, et c’était palpable pour moi, je sentais qu’ils étaient vraiment avec moi (…) Si j’étais restée encore un peu avec les mêmes gens, je pense qu’on aurait pu commencer à faire des petites choses [du côté du toucher]. C’est une direction qui pourrait vraiment m’intéresser »

Cette expérience atypique a été vécue par l’artiste comme une véritable « ouverture » qui arrive à point nommé dans une carrière de plus en plus tournée vers la transmission :

« Cette expérience me donne confiance et m’inspire d’autres idées (…) Je suis curieuse de voir ce que ça va m’apporter dans mon jeu. Je suis sure que ça va m’apporter plus de légèreté, plus d’humain, plus de sensible (…) J’ai une grande confiance en Tournesol, parce qu’il y a vraiment du métier. Je suis très heureuse d’avoir travaillé avec eux, et je suis très heureuse que cette expérience vienne à moi maintenant. Il y a quelque chose qui s’ouvre pour moi »

 

Tournesol, Artistes à l’Hôpital gardera à l’œil cet épanouissement artistique…

 

Delphine Maugars
28 février 2014

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