Entretien avec la chanteuse Marie Renaud et le guitariste Ronan Yvon

27 janvier 2014

La chanteuse Marie Renaud, alias Marie Tout Court, et le guitariste Ronan Yvon, soufflent un petit vent de folie sur l’association Tournesol, Artistes à l’Hôpital, depuis bientôt 9 ans. A deux ou à plusieurs, auprès des plus jeunes comme des plus âgés, ces deux artistes aiment l’aventure, les défis et les rencontres. Un engagement riche et créatif qui s’épanouit au coeur d’une association en perpétuelle évolution…

Pourriez-vous me raconter vos débuts avec Tournesol, Artistes à l’hôpital ?

RY: J’ai été contacté par Thomas Longhi [ancien chargé de programmation à Tournesol, Artistes à l’Hôpital] en 2005. A cette époque, il utilisait le listing des JMF et contactait des artistes en fin de tournée. Je terminais alors la tournée du spectacle musical La Goutte d’eau. J’ai accepté sa proposition et ai fait un premier concert en service de greffe de moelle avec Alexis HK. C’était très chargé en émotions. Je pense qu’à l’époque on était moins bien préparé, et on s’est pris la réalité en pleine figure. Quand on est sorti de là, on était déprimé, on n’a pas dormi. Mais ça m’a donné envie de continuer. Peu de temps après j’ai rencontré Marie. Elle faisait déjà des ateliers d’écriture de chansons en psychiatrie, alors je me suis dit que l’association Tournesol pourrait l’intéresser.

MR: Mon premier concert avec Tournesol s’est également déroulé en service de greffe de moelle, avec Ronan. Ça m’a tout de suite plu ! Il y avait ce jour-là un petit garçon qui en plus d’avoir une leucémie souffrait de plusieurs handicaps physiques. Mais il était à fond ! Il a sorti son harmonica et a joué avec nous ; c’était un moment magique ! Après cela, j’ai proposé à Elisabeth [de la Genardière] d’animer des ateliers de création de chansons. Elle a accepté, et nous avons commencé par un cycle de 10 séances à l’hôpital Montesson [service de psychiatrie infanto-juvénile], puis au SamuSocial. Aujourd’hui on essaie de remonter ces ateliers de création à l’hôpital Montesson, mais dans un autre service [service de psychiatrie adulte]. C’était très agréable, j’adore ces moments. On chante d’une façon différente, il y a une autre résonnance.

Comment vivez-vous la rencontre avec les publics de l’hôpital ?

RY: Je pense que, dans la limite du raisonnable, on peut se permettre beaucoup de choses. On peut se laisser aller à de l’émotion, avec des chansons parfois tristes ou chargées, mais on peut aussi aller vers des choses plus légères qui font sourire. D’autant que l’on va à la rencontre de publics très différents, et c’est génial pour tester des choses.

MR: Ce n’est pas parce qu’on est hospitalisé qu’on est quelqu’un de différent. Par contre on est peut-être plus sensible. J’essaye toujours de traiter ce public comme n’importe quel autre, même si parfois ça donne des choses incongrues : tout à l’heure en service de pneumologie, nos spectateurs avaient tous des bouteilles d’oxygène ; malgré tout, à un moment de ma chanson, je leur ai lancé « allez on danse ! » comme je l’aurais fait dans n’importe quelles autres circonstances. Je ne pense pas que ce soit déplacé, car pendant ce moment-là ils faisaient abstraction de leur bouteille à oxygène. On est là pour les booster, pour leur donner envie de sourire un peu. J’essaye toujours d’apporter un peu d’humour également, car même si le but n’est pas d’être léger, ces gens ont envie qu’on les sorte de leur quotidien, pas qu’on ramène sans cesse à leur maladie en les plaignant.

RY: On essaye de leur apporter autre chose. Ce sont des moments très émouvants, comme on n’en voit nulle part ailleurs. Alors bien sûr on ne le fait pas pour les sensations fortes ! Notre but est d’amener l’extérieur à l’intérieur de l’hôpital et, dans ce lieu où il y a à la fois tellement de vie et tellement de mort, nous essayons de donner plus de force à la vie.

MR: Oui… Il y a des moments, des visages, que je n’oublierai jamais. Par exemple cet homme qui nous a demandé de jouer pendant sa greffe, ou encore cette jeune fille avec les longs cheveux blonds [voir photo ci-dessous], pour qui c’était le premier jour d’hospitalisation et qui était d’une force incroyable.

Vous connaissez l’association Tournesol depuis de nombreuses années. Selon vous, quelles sont ses forces ?

RY: La simplicité. L’association mène son action sans prétention, et sans pathos. C’est franc, c’est honnête, et je pense que les gens le sentent et c’est aussi pour ça qu’ils se laissent vraiment aller.

MR: Il y a aussi la qualité de l’accompagnement. Les gens qui travaillent dans l’association sont très compétents. Ils nous connaissent bien, ils connaissent nos répertoires. En tant qu’artistes on est très bien suivis, et s’il y a un souci, on peut en parler. L’équipe est très à l’écoute. Pour moi l’association Tournesol est presque une maison, une famille. Et grâce à eux, on est vraiment pris au sérieux dans nos actions à l’hôpital.

RY: C’est très pro, et très vrai. Pour moi Tournesol c’est le juste milieu idéal entre travailler pour gagner sa vie et apporter quelque chose d’utile avec tes compétences. On trouve rapidement notre place au sein de l’association. J’aime aussi leur capacité à prendre des risques, à se tourner vers la nouveauté, à évoluer. Et au sein de ce dynamisme, les artistes peuvent être réellement actifs. On peut proposer des choses : le CD des ateliers de Marie Tout Court par exemple [voir photo ci-dessous], était une idée à nous ; et ils se sont lancés dans l’aventure, alors que c’était un projet lourd et compliqué.

MR: Je pense que travailler avec des artistes professionnels rémunérés est une autre des forces de l’association. On n’est pas là pour se donner bonne conscience, et les patients le sentent. Le fait qu’on soit rémunéré les valorise.

Aujourd’hui, quelle place occupe Tournesol dans votre vie professionnelle ?

MR: Une place très importante ! Quand on m’interroge sur ma carrière de chanteuse, je ne peux pas ne pas en parler ! Et si je devais arrêter ces actions, elles me manqueraient énormément. Ça fait partie des choses qui m’équilibrent en quelque sorte.

RY: Je considère mes concerts avec Tournesol comme n’importe quel autre concert. Si je prends un engagement sur une date, même si on me propose un événement mieux payé, je ne vais pas annuler sous prétexte que c’est associatif. En plus c’est toujours très différent d’un concert à un autre, on ne se lasse jamais. Il y a toujours du renouveau, et l’équipe trouve le bon rythme pour les artistes.

MR: C’est aussi un travail très stimulant dans le sens où il y a une obligation de résultats, notamment avec les ateliers. A l’Hôpital de Bois-Larris par exemple, ils nous imposaient des thèmes. Ca nous force à une rigueur artistique très féconde. De même pour les concerts, comme notre groupe est à géométrie variable [1 à 4 musiciens peuvent accompagner Marie], on doit à chaque fois retravailler les chansons. Et pendant le concert, je ne donne pas du tout la même énergie en fonction du nombre de musiciens qui m’accompagnent. C’est un test, car il faut toujours être capable de se dépasser et d’inventer des surprises pour que les gens ne s’ennuient pas.

RY: Et ça nous booste personnellement, car on est toujours dans la création.

Et personnellement justement, quel(s) sens donnez-vous à ces actions ?

MR: Quand tu vis de ton art, tu peux souvent perdre confiance. Tournesol m’a permis de tenir le coup et de ne pas lâcher. Quand tu arrives à l’hôpital, tu relativises totalement. Il y a une vraie rencontre: on donne de nous et ils donnent d’eux, ils entrent dans notre univers et on entre dans le leur, mais avec un support déconnecté de l’hôpital. Ce que j’aime par-dessus tout, c’est ce contact, qui est vrai et intime mais jamais intrusif car il passe par la musique. Et j’aime aussi beaucoup quand l’équipe soignante participe à cette rencontre. C’est très important d’être fédérateur.

RY: Ca me conforte dans le fait que je sais vraiment faire quelque chose et que cela peut être utile. Quand tu vas à l’hôpital, tu n’es pas dans la représentation. Il n’y a pas de costumes, de lumières, de maquillage, et il n’y a pas de fossé entre toi et le public.

MR: C’est la vérité. Tu arrives tel que tu es et tu as peur. En service de greffe de moelle c’est encore plus frappant : une fois qu’on a mis la blouse, la charlotte et le masque, on a plus que ses yeux et sa voix pour communiquer.

RY: Il reste l’essentiel, et c’est rare.

Propos recueillis par Delphine Maugars

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